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Qui a intérêt à ce qu'on ait peur ?

40 % des Français disent que la peur est l'émotion qui décrit le mieux leur état d'esprit. Comprendre pourquoi on a peur ne suffit pas : il faut se demander à qui cette peur profite, et si l'on peut faire de l'information autrement.

Par La rédaction6 min de lecture
Enjeux sociétaux40 %des Français choisissent « la peur » pour décrire leur état d'esprit

Interrogés sur l'émotion qui décrit le mieux leur état d'esprit aujourd'hui, 40 % des Français répondent spontanément : « la peur »*. Devant la sérénité (34 %), devant l'espoir (21 %). Peur du climat, peur du déclassement, peur de l'autre, peur de l'IA, peur pour l'avenir de nos enfants. La peur n'a jamais occupé une place aussi centrale dans nos sociétés et à 20 ans, on est aux premières loges de ces peurs*.

C'est précisément ce qu'Émergences veut interroger : pas seulement comprendre pourquoi on a peur, mais comprendre qui a intérêt à ce qu'on ait peur et si on ne peut pas, à notre échelle, faire de l'information autrement.

« If it bleeds, it leads. Si ça saigne, ça fait la une. »

Adage journalistique

Ce qui frappe, ce n'est pas seulement que l'on ait peur, mais de quoi. Effondrement climatique, alliances internationales qui se fissurent, IA qui recompose le rapport de l'homme au monde : ce sont des menaces globales et diffuses qu'on ne sait pas localiser. Impossible de pointer un danger précis et de s'en protéger, comme on le ferait face à un animal ou un incendie. Cette peur-là ne se referme jamais tout à fait. Elle s'installe.

Fait troublant

Entre 45 % et 69 % des personnes n'ont vécu, ni personnellement ni via un proche, aucun événement traumatique concret. La peur, en grande partie, n'est donc pas vécue. Elle est construite*.

Qui a intérêt à ce qu'on ait peur ? Et pourquoi c'est plus rentable que de rassurer

C'est le cœur du problème qu'on veut mettre sur la table. Trois acteurs entretiennent, plus ou moins consciemment, ce climat anxiogène. Les médias d'abord, pour qui la peur est un carburant d'audience. Les responsables politiques ensuite : 78 % des Français estiment qu'ils jouent sciemment sur les peurs collectives. Et la culture populaire enfin, avec ses dystopies écologiques et ses séries d'effondrement, qui ne semblent plus si lointaines qu'au début des années 2000.

George Gerbner avait théorisé ce mécanisme dès les années 1960 : plus on est exposé à des contenus saturés de danger, plus on finit par croire que le monde réel ressemble à ce qu'on voit à l'écran. Il appelait ça le « syndrome du grand méchant monde » : les gros consommateurs d'images anxiogènes surestiment massivement leur risque personnel d'agression, perçoivent les autres comme moins dignes de confiance, et vivent avec un fond de pessimisme permanent. Pas parce que le monde est devenu plus dangereux, mais parce que le système médiatique, en concurrence pour capter notre attention, a un intérêt économique direct à déformer notre perception du monde.

C'est exactement le cercle qu'Émergences refuse de reproduire : celui où l'on choisit un sujet, un angle, un titre, parce qu'ils font peur et donc parce qu'ils « marchent » plutôt que parce qu'ils informent vraiment.

Quand la peur devient de la haine

Le vrai danger n'est pas la peur en elle-même, mais ce qu'elle produit collectivement. À petite dose, elle mobilise et pousse à s'informer, à participer. À forte dose, couplée à la colère et à un bouc émissaire désigné, elle devient un moteur de radicalité : 43 % des Français qui ressentent à la fois peur et colère trouvent normal de recourir à la violence pour défendre une cause.

Le politiste Shanto Iyengar parle de « polarisation affective » : ce n'est plus le désaccord d'idées qui structure le débat, mais l'affection pour son propre camp et l'hostilité envers l'autre. 67 % des Français qui ont peur préfèrent s'entourer de gens qui partagent leurs opinions et donc leurs peurs. Un cercle qui se referme sur lui-même, et qui rend le compromis démocratique de plus en plus difficile.

Rien de tout cela n'est une fatalité. Sébastien Bohler, neuroscientifique, propose une piste très concrète : une véritable « diète médiatique » : 15 à 20 minutes d'information par jour, en évitant les chaînes en continu qui répètent la même actualité anxiogène en boucle, sans rien y ajouter.

Mais la réponse individuelle ne suffit pas, il faut aussi des médias qui fassent un autre choix éditorial.

C'est le pari, plus exigeant, que porte Émergences : ne pas céder à la logique du clic anxiogène, prendre le temps d'expliquer plutôt que d'alarmer, choisir des sujets et des angles pour ce qu'ils apportent à la compréhension du monde plutôt que pour leur capacité à faire peur. C'est un choix moins rentable, à court terme, qu'un titre qui joue sur l'urgence ou le danger.

Mais c'est celui qui, à long terme, laisse une place à l'action plutôt qu'à la sidération et c'est précisément ce qui, selon Laborit, protège d'une peur qui rend malade : ne pas laisser les gens seuls, sans prise, face à ce qu'ils regardent.

Ce qui protège biologiquement du stress chronique, historiquement, c'est le lien : le groupe, la communauté, la solidarité, tout ce que l'individualisation croissante de nos sociétés, depuis les années 80, a fragilisé. Recréer des rituels collectifs, restaurer des corps intermédiaires, réguler les logiques d'audience des médias et responsabiliser les responsables politiques : ce sont là des pistes systémiques, pas seulement personnelles. Face à des peurs qui nous isolent, c'est peut-être notre génération qui peut recréer ce lien collectif qui nous entoure et nous soude. C'est ce qu'Émergences veut incarner non pas seulement comme média, mais comme communauté.

Antoine Bristielle le résume bien : il ne s'agit pas de supprimer la peur ; elle fait partie de nous ; elle nous a permis de survivre. Il s'agit de la reconnecter à des voies d'action crédibles, à des horizons communs.

C'est très exactement l'ambition d'Émergences : ne pas ajouter une voix de plus au bruit anxiogène, mais ouvrir un espace où notre génération peut comprendre le monde sans y perdre le sommeil et surtout, sans perdre l'envie d'agir dessus.

* Antoine Bristielle, Les entrepreneurs de la peur. Quand les émotions nous gouvernent, JC Lattès, février 2026.

Sources
  • Les entrepreneurs de la peur – JC Lattès
  • Rencontre avec Antoine Bristielle – Librairie Kléber
  • Interview d'Antoine Bristielle – La Libre, 26 février 2026
  • Fractures françaises 2025 – Sciences Po Cevipof
  • Le Monde, « La peur, une émotion délétère en politique », 22 mai 2026
  • France Inter, Grand bien vous fasse, 16 juin 2026